Cordillère d’Apolobamba,

On dit d’eux qu’ils seraient les derniers descendants directs des seigneurs de Tiwanaku, dont ils parlent encore la langue, le Pukina. Ce sont aussi et surtout les derniers détenteurs des secrets des plantes de l’Altiplano.

Sur les Kallawayas, Burroughs écrivait en 1959 dans Le Festin Nu : Á propos, il existe en Bolivie une région d’altitude où les psychoses sont inconnues. Ces montagnards sont aussi sains d’esprit qu’un nouveau né. J’aimerais bien faire un tour là-bas moi-même, ...

Les sommets principaux sont :
Chaupi Orkho : 6 040 m (première ascension en 1961)
Palomani : 5 920 m
Cololo : 5 916 m (première ascension en 1957)

Cette région de brumes et de mystères est celle de chamans experts en herboristerie et guérison rituelle. Ceux ci exercent ensuite leurs talents partout dans le pays, tandis que les meilleurs partent vers le Pérou, le Brésil, l’Argentine ou dans les principales villes de la Bolivie.

Dans sa totalité, l’ethnie kallawaya ne doit pas compter plus de 8000 à 10 000 âmes.
Charazani, la capitale de la province, berceau de la culture kallawaya, n’est tout au plus qu’un petit village de 700 à 800 habitants. Il est situé à 3500 mètres d’altitude environ, autant dire dans la vallée, puisque toute la région est dominée par la cordillère d’Apolobamba oú trône, à plus de 6000 mètres, la montagne sacrée entre toutes pour les kallawayas : Tata Akamani.

tejido kallawaya

Ce sont les médecins voyageurs qui sont à l’origine du nom de la population Kallawaya : Kallawaya signifie en quechua “ celui qui porte des plantes sur le dos ”.

Ils sont connus depuis toujours pour avoir été les médecins officiels de la noblesse Inca, et pour leurs voyages à travers le monde andin, et au delà, pour soigner, guérir, échanger ou vendre leurs préparations. Aujourd’hui, tous les Kallawayas ne sont pas médecin. Seuls quelque uns en font leur profession. Mais ils ont tous une pratique familiale plus ou moins importante de l’usage des plantes et des rituels magiques. Les Kallawayas, comme beaucoup de peuples andins, dialoguent avec les éléments naturels. Ils savent écouter et interpréter les manifestations et les changements de la nature. Les manifestations physiques, comme les changements de couleurs la présence de tel ou tel oiseau, la disposition des étoiles... sont des repères pour la vie de tous les jours.

L´histoire de l’exploration de l’Apolobamba débute par les incursions jésuites au cours de la colonisation espagnole. L’objectif était la quête du « Paititi », le trésor des Incas supposés enterrés quelques part du haut Pérou. A la place du Paititi, les aventuriers identifieront des rivières gorgées d’or.

Il est intéressant de voir que tant la recherche d’or que de celle du légendaire Paititi ont encore lieu aujourd’hui ! voir le site Gran paititi

Cette région résolument hors sentiers battus comblera à coup sûr le randonneur le plus exigeant en terme de rencontres (mineurs, indiens guérisseurs, etc…) et de grands espaces andins. Cette région qui s’étale entre 4000 et 5000 mètres d’altitude, est une région difficile d’accès et donc très peu visitée. En permanence, le chemin est bordé à l’ouest par d’éternels glaciers et à droite par de profondes vallées qui plongent vers l’Amazonie. La beauté des paysages et l’ambiance particulière des terres kallawayas (ruée vers l’or frénétique, médecine indienne) compenseront largement les efforts fournis. En contrebas du versant est s’étale l’étendue infini de l’Amazonie. Il suffit de perdre un peu d’altitude pour pénétrer dans le parc de Madidi qui commence ici et qui se termine bien plus bas, vers Rurrenabaque.

Les Kallawaya et la

Les chercheurs du 19e siècle ne reconnaissent pas une langue propre aux Kallawaya et les interrogent sur leur savoir en pharmacopée botanique dans une langue dominante des hauts plateaux, l’aymara. Les Kallawaya la maîtrisent pour pouvoir communiquer avec un plus grand nombre de patients et élargir leur périmètre d’activité.

En vue de publier une liste de plantes médicinales à caractère industriel et de la présenter lors de l’Exposition Universelle de 1889, à l’occasion de laquelle la tour Eiffel fut construite à Paris, les scientifiques et les fonctionnaires boliviens demandent aux Kallawaya de décrire en aymara les propriétés de plus de cent plantes apportées en France à l’occasion de cette grande « fête de la civilisation ». L’idée selon laquelle les Kallawaya sont des Aymara se propage à ce moment-là.

Il faudra attendre un peu plus d’un demi-siècle pour que l’on accepte les Kallawaya comme un groupe spécifique possédant sa propre langue et ses propres formes d’expression. La langue machaj juyai-kallawaya sera entendue par des chercheurs dans des contextes cérémoniels ou curatifs, et il sera prouvé qu’elle servait aussi, dans une large mesure, comme langue de communication au sein du groupe.

Vers le milieu du 20e siècle, il y a donc un regain d’intérêt pour la langue des Kallawaya comme expression de leur savoir. Pour certains le machaj juyai-kallawaya est une langue secrète des rois incas et de leurs collaborateurs les plus proches. D’autres experts essayent en vain d’établir des parallèles entre le machaj juyai et l’ancienne langue puquina ou l’uru des hauts plateaux andins. D’aucuns songent à une éventuelle parenté avec des langues de la jungle amazonienne, où les Kallawaya ont circulé à la recherche de ressources végétales, animales et minérales permettant de prévenir et de guérir les maladies. Le rôle de ces derniers en tant qu’intermédiaires entre les Incas et les populations de l’Amazonie a pu exercer une influence sur leur langue.

Chronique d’une mort annoncée

Manifestement, la langue des Kallawaya a subi l’influence du quechua, qui fut l’instrument de leur conversion forcée au catholicisme. Les élites kallawaya furent persécutées au17e siècle, durant le combat mené par l’église catholique connu sous le nom d’« extirpation des idolâtries ». Les enfants étaient séparés des adultes, pour être élevés par des Espagnols ou des prêtres catholiques quechuas. Au 19e siècle, le quechua exerça à nouveau une influence sur les Kallawaya, lorsque ceux-ci émigrèrent massivement vers le Pérou, où ils trouvèrent une clientèle importante, et devinrent même, au début du 20e siècle, les médecins attitrés du Président Augusto Bernardino Leguía. Sur leur propre territoire, les Kallawaya subirent également la pression démographique des ayllus voisins, de langue quechua. C’est pourquoi le machaj juyai-kallawaya a aujourd’hui intégré presque toute la phonologie et la grammaire du quechua.

Plus près de nous, la vitalité du machaj juyai-kallawaya a été mise à rude épreuve lors de deux événements historiques. La première fut la Guerre du Chaco (1932-1935) entre la Bolivie et le Paraguay. Les Kallawaya furent mobilisés en tant qu’auxiliaires des médecins chargés de soigner l’énorme contingent indigène bolivien, constitué par des Aimara et des Quechuas. Beaucoup de Kallawaya y perdirent la vie, ce qui eut de lourdes conséquences sur leur développement démographique ultérieur.

La seconde fut la Révolution de 1952, menée par le Mouvement national révolutionnaire (MNR), qui donna lieu à un changement social structurel : instauration du suffrage universel, nationalisation des plus grandes compagnies minières, redistribution des les terres du pays. Le nomadisme traditionnel des Kallawaya céda le pas à leur sédentarisation dans des villes, où ils devinrent herboristes ou joailliers.

C’est dans cet environnement urbain que surgit l’idée de faire suivre des études universitaires de médecine aux jeunes Kallawaya, afin d’éviter leur inculpation pour la pratique des arts médicaux indigènes, sanctionnée par la loi bolivienne. Cela a créé un espace de lutte en faveur de la dépénalisation de la médecine indigène en Bolivie. Les Kallawaya se professionnalisent dans le cadre du savoir universitaire occidental pour obtenir la reconnaissance juridique de leur identité, mais ceci se fait au détriment d’une dimension culturelle fondamentale : la langue machaj juyai-kallawaya. Actuellement, une grande majorité de Kallawaya sont trilingues (castillan, aymara et quechua) et peu d’entre eux parlent couramment leur langue originelle.

Lors du recensement effectué en 2001 par l’État bolivien, l’existence du groupe ethnique kallawaya et de sa langue n’a pas été reconnue. La proclamation par l’UNESCO de la cosmovision des Kallawaya comme chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité ne bénéficie pas non plus d’une reconnaissance juridique. Actuellement, les Kallawaya effectuent des démarches en vue de la reconnaissance de leur existence juridique et de leur langue par le Parlement bolivien. La nouvelle Constitution (actuellement en projet) pourrait leur donner raison.

Texte de Carmen Beatriz Loza, chercheuse à l’Institut bolivien de médecine traditionnelle kallawaya (El Alto, La Paz, Bolivie)


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