Conquêrants et visionnaires

Une côte de mangrove, basse, pourrie. Des hauts-fonds traîtreux, un mascaret de tous les diables. Et ce diable de courant qui vous balance des milliards de litres d’Amazone par seconde.

Non vraiment, approcher l’Amazonie par l’embouchure, c’est trop dur. Le premier qui l’a fait, sans doute l’Espagnol Pinzon en 1500, ne s’est pas attardé et n’y est jamais revenu. Plus tard sont venus les pêcheurs, peut-être descendus de Terre-Neuve.
Vers le milieu du XVIe siècle on chassait le lamantin près des côtes, et peut-être arrivait-il aux pêcheurs de s’aventurer dans le delta, pas très loin en tout cas.

Les Européens sur l’Amazone au XVIe siècle

Ils y rencontraient sans doute des gens qui y vivaient depuis, disons, six mille ans : des gens pieux, amis des temples er des tombes, bons potiers appartenant à l’ethnie Arawak. Ou bien de nouveaux arrivants, de souche tupi ceux-là, dans la région depuis peut-être cent ans.
Ces Indiens naviguaient bien entendu sur le fleuve. Le remontaient-ils très loin ? C’est peu probable. Pendant une bonne partie de l’année, le vent se conjugue avec le courant pour décourager les curieux ; et comment franchir le détroit d’Obidos, où le fleuve s’enrage, coincé entre de hautes falaises ?

L’Amazonie, l’immense Amazonie, c’est par l’ouest que les Européens l’ont découverte -sans doute comme avant eux les Indiens-, par l’ouest et -on peut presque le dire- par hasard.
En partant du Pérou, où Pizarro et sa famille s’étaient installés, en descendant le fleuve sans toujours l’avoir voulu, en regrettant le plus souvent que le courant soit trop fort, les rapides trop infranchissables pour qu’ils puissent renoncer et rentrer chez Pizarro.
C’est qu’il faut se méfier, la géographie a de ces pièges !
On observe les montagnes, on se dit qu’il y a peut-être encore plus d’or au-delà des sierras. On décide d’y aller voir : attention ! On a beau ne pas être très loin du Pacifique, dès qu’on a franchi les crêtes, tous les fleuves coulent vers l’est, se ruent vers l’est à toute vitesse, y compris, par exemple, l’Amazone, pendant 7000 kilomètres.
Et ça, personne ne l’imagine encore.
Sur le premier qui s’y fait prendre, on ne sait pas grand chose : un certain Diogo Nunes, métis de Portugais et d’Indien. À Lisbonne, vers 1540, il écrit au roi pour proposer ses services comme explorateur et joint son CV : impressionnant.
Au service des Espagnols du Pérou, il a participé en 1538 à une de leurs expéditions au-delà des Andes, peut-être la première. Nunes s’est perdu, on ne sait pas comment. Il a descendu le fleuve, on ne sait pas non plus comment. À la hauteur de ce qui est aujourd’hui la ville brésilienne de Tefé, il a croisé un pèlerinage d’Indiens, plusieurs milliers, venus du Pernambouc et qui marchaient en sens inverse, vers l’Orient et les montagnes : c’est là que se trouve, disaient-ils, la "Terre sans Mal". Nunes en venait, il a peut-être émis des doutes. En tout cas il a causé avec des Portugais qui accompagnaient les Indiens. À propos : les ethnologues d’aujourd’hui connaissent bien le messianisme des Indiens Tupi, et ce pèlerinage a vraiment eu lieu : son arrivée dans les Andes est signalée quelques années plus tard par les chroniques espagnoles.
Nunes ne dit pas ce qu’il a fait ensuite, ni comment il a regagné Lisbonne : par l’embouchure ? Ou en diagonale pour atteindre le port de São Vincente où il embarque ? En tout cas, il est bien allé sur la haute Amazone vers 1538, et mérite au moins un accessit au palmarès des découvreurs.

A la cannelle !

Quelques années plus tard, les Pizarro montent une nouvelle expédition. Un bruit court de Lima à Quito : au-delà des montagnes, quelque part dans la forêt, il y a de la cannelle. La cannelle, c’est excellent pour les maux de ventre, mais c’est un monopole vénitien, hors de prix parce que ça vient d’Asie.
L’or des Incas ne suffit pas à rassasier les conquérants, ils iront à la cannelle. C’est le petit Gonzalo qui s’y colle, le benjamin de la famille Pizarro, avec, pour l’aider, le cousin Orellana, qui vient de fonder Guayaquil.
L’expédition part en 1539, elle franchit les Andes, trouve des sous-affluents de l’Amazone, les descend. Vers où ? Ah ! ça ... Les voyageurs ne savent pas ce que c’est que l’Amazone, ni si la mer est proche ou lointaine. Les fleuves grandissent, mugissent. Les pirogues sont vraiment trop fragiles, il faut construire une grande barque, on y met les armes, les provisions, les cassettes d’or aussi.
Sur ordre de Gonzalo, Orellana embarque avec quelques hommes et un dominicain et part en reconnaissance : il faut absolument trouver des vivres quelque part, l’expédition meurt de faim au milieu d’une forêt dont elle ignore le mode d’emploi.
Pizarro et ses hommes attendent, mangent leurs chevaux, Orellana ne revient pas : ils mangent les courroies de leurs chevaux, toujours pas d’Orellana, il est parti.
Traître, disent les uns ; incapable de remonter le fleuve trop impétueux, diront les autres, et lui-même. La barque descend le fleuve, les soldats regardent, cherchent de la cannelle. Orellana cause avec des Indiens, c’est un intellectuel, il a appris des rudiments de la langue la plus courante. Ces riverains sont aimables -les Espagnols sont armés-, et toujours enthousiastes sur les richesses de l’aval : "c’est beaucoup mieux plus loin, allez-y, allez-y !" Ils se méfient des visiteurs.
Un vieux chef invente une histoire vraiment alléchante : le royaume des femmes guerrières. "Des Amazones !" se dit Orellana, qui a lu ses classiques. Voilà le fleuve baptisé.
Parfois les riverains se fâchent, attaquent la barque : on les repousse parce qu’on a des arquebuses et surtout des arbalètes. On saisit leurs provisions, on repart. Le dominicain de l’expédition prend des notes, c’est par lui qu’on connaît cette histoire. Un jour, dans une échauffourée, il reçoit une flèche dans l’oil, décochée par une femme : les Amazones on vous dit.
En juillet 1542, la barque arrive dans le delta, le courant la pousse vers la haute mer et les vents la drossent vers les Guyanes et des comptoirs espagnols. Orellana regagne Séville et raconte son histoire. Le dominicain fait circuler son manuscrit. Ils sont l’un et l’autre si convaincants que le roi ordonne de coloniser l’Amazonie devenue du coup "Nueva Andalucia". Mais on ne gagne pas à tous les coups : Orellana, en charge du territoire virtuel, peine à trouver des commanditaires, à se faire obéir de ses partenaires. Enfin arrivé sur le delta avec ses navires et ses diplômes impériaux, il attrape les fièvres et meurt, sa flotte se perd et disparaît.

Inès, Elvire et quelques autres

Vingt ans plus tard, les Pizarro ont perdu leur pouvoir sur le Pérou où l’État espagnol commence à s’organiser et envoie des troupes et des grands seigneurs pour les commander. Les uns comme les autres sont sensibles à l’idée qu’au-delà des Andes s’étend un territoire gigantesque -Orellana l’a bien vu- vide -enfin, vide de Blancs-, et donc à occuper. On ne parle plus de cannelle, mais une nouvelle légende circule à Lima, elle vient du nord, l’actuelle Colombie : il y a quelque part un lac, un prince s’y baigne chaque jour. Il en émerge enduit d’or par les eaux mirifiques de son lac. On l’appelle donc le Doré, el Dorado, Eldorado.
Trouvons-le, se disent les Espagnols, et nous prendrons son or.
Mais ne bricolons plus comme au temps des Pizarro, envoyons une expédition officielle, commandée par un général, avec ses serviteurs, ses courtisans, ses officiers, ses prêtres. Des Indiens la guideront, elle emmènera des milliers de porteurs, des troupeaux de lamas, de porcs, des tonneaux de vin et des sacs de blé. Et de quoi construire un gros bateau dès qu’on trouvera les affluents navigables. Enfin, des troupes, plus de trois cents hommes, avec des arbalètes et des arquebuses, pour calmer les riverains.
Et puis des femmes, douze en tout. Il y a la maîtresse du gouverneur, une Liménienne, elle s’appelle Inès, elle part avec ses suivantes. Il ya aussi Elvire, la très jeune fille d’un officier basque, Aguirre. Un drôle de type, celui-là, boiteux, borgne et manchot, excellent officier qui commande le corps des arquebusiers (voir ci-contre la reproduction de gravure, seul portrait connu d’Aguirre).
Inès, Elvire ... chacune, à sa manière, va jouer un rôle dans le délire qui se prépare.

Cette histoire est assez bien connue, les historiens disposent de quatre témoignages manuscrits, il ne manque que le diagnostic d’un psychiatre *. Les premières tensions apparaissent dès qu’on commence à naviguer.
Le général tient sa cour sur le bateau amiral, avec sa maîtresse, les nobles qui l’accompagnent, des favoris : confort, jeux, fêtes, beuveries. La troupe et les Indiens suivent sur des radeaux : envie, rogne, désir.
On progresse très lentement : désouvrés, les officiers se chamaillent, commentent et bientôt discutent les décisions du général. Inès excite les convoitises.
Est-ce pour cela que le général commence à gêner ? Quelqu’un l’assassine, on se dispute sa succession avec le lit d’Inès. Aguirre se tait, mange avec ses arquebusiers, plaisante en basque avec eux, et surveille sa fille : il s’est juré de la conserver vierge. Il attend, ou plutôt -car on suppose que rien dans cette aventure n’est logique ni préparé- il sent monter en lui la haine et l’appétit, haine des puissants, appétit de pouvoir. Pour l’instant, il regarde les rives, il y voit des villes.
Quand il sent le moment venu, alors que l’on navigue sur le Solimões, Aguirre fait son premier coup d’État : depuis l’assassinat du général il manque un chef à l’expédition, il en nomme un, il l’impose.
Lui-même ? pas du tout. Un officier expérimenté au moins ? non plus : un jeune efféminé de la cour du défunt général. Voilà le chef qu’impose Aguirre, et qu’il sacre prince de l’Eldorado au cours d’une invraisemblable cérémonie, au milieu du fleuve. Des officiers protestent, il les fait pendre. Ils n’ont pas su s’assurer la difélité de leurs troupes, ce sont les arquebusiers d’Aguirre qui commandent à présent. Quant à la belle Inès, elle passe de main en main.
Personne ne comprend ce que veut Aguirre, on se demande s’il le sait lui-même, on attend.
Le courant pousse lentement la flottille vers l’aval. Aguirre a fait l’éphèbe général, il l’a fait prince. Il le manipule, il le sacre à présent souverain du Pérou, qu’il détache de la couronne d’Espagne.
La tabellion du bord rédige une déclaration d’indépendance, la première du continent. Le jeune souverain la signe, les officiers la signent. Aguirre s’approche à son tour, il se cherche un titre. Il pourrait écrire "Premier ministre", "Conseiller aulique", ou bien, feignant la modestie, "Lieutenant", ou simplement "Seigneur basque". Non. Il prend la plume, inscrit son nom, puis, superbe, il ajoute le mot traidor, traître. De tous les cyniques que connaîtra l’Amazonie, aucun n’aura jamais un tel panache.
Aguirre veut-il vraiment régner sur un Pérou indépendant ? Le pourrait-il ? Il a plus de soldats que n’en avait Pizarro quand il a vaincu l’Inca. Il sait qu’il y a beaucoup de mécontents dans la colonie, mais les choses ont bien changé en trente ans : on a trouvé des mines d’or en Bolivie.
Peut-on concevoir que le roi Philippe II les abandonne ?
Aguirre se le demande peut-être, alors il écrit au roi une lettre magnifique d’arrogante rébellion : "Roi d’Espagne, prends garde à n’être pas cruel, ni ingrat envers tes vassaux. Car pendant que ton père et toi viviez sans soucis dans vos terres d’Espagne, ce sont ces vassaux qui, au prix de leur fortune et de leur sang, t’ont donné tous les royaumes et seigneuries que tu possèdes par ici ..."

De toute façon, sur son bateau, il est maître. Il fait le ménage, il élimine ceux qui ricanent, ceux qui ne baissent pas les yeux, ceux qui chuchotent entre eux, c’est-à-dire les officiers, les prêtres, les marchands : égorgés, pendus, noyés. Inès a voulu fuir, seule, à pied, dans la jungle : on l’a tuée, elle aussi.
Lorsqu’on arrive à la mer, il ne reste plus que la moitié des Espagnols du voyage, autour d’Aguirre et de sa fille Elvire. Les survivants, ce sont les pauvres de l’expédition : cette histoire est peut-être celle d’une jacquerie. Les porteurs et les pagayeurs indiens sont encore plus pauvres, mais ils ne servent plus à rien : on les débarque, on les abandonne sur un îlot à crabes, à quatre mille kilomètres de leurs montagnes.
Remontant la côte vers le nord, le bateau atteint une petite île près de Trinidad. Des colons y sont installés. Les soldats attaquent, pillent, violent et tuent. Puis ils écument la côte du Venezuela. Mais on n’est plus sur l’Amazone, on est dans une mer espagnole. À partir de Cuba, l’ordre établi prépare sa riposte. Les révoltés le sentent, ils désertent en masse.
Voici Aguirre abandonné par ses arquebusiers, presque seul à présent. C’est le dénouement. Il le sait, il n’espère aucun quartier des légalistes qui cernent la paillote où il s’est réfugié. Sa fille Elvire est à ses côtés, toujours vierge. Il la couche, il lui donne un crucifix, il la poignarde, et sort vers son destin.

Il n’y aura plus d’autres expéditions officielles organisées à partir du Pérou vers l’Amazone. En revanche, les Européens du Nord commençaient à s’intéresser beaucoup à la région du delta vers la fin du XVIe siècle. La navigation avait fait des progrès, les pêcheurs avaient donné des informations et les commerçants d’Europe du Nord commençaient à projeter des implantations permanentes. Quand les Portugais arrivèrent dans la région par la côte du Brésil, en 1616, ils se rendirent compte rapidement qu’ils n’étaient pas les premiers Européens. Il leur fallut réduire successivement un fortin anglais et un autre irlandais pour établir leurs droits qu’étayait le fameux traité de Tordesillas. Ils eurent plus de mal avec les Hollandais, ou plutôt les Zélandais, car ils venaient de Flessingue. Ceux-là exploitaient un gros comptoir très en amont, vers le Xingu, un tributaire de l’Amazone. On pense qu’ils y traitaient surtout le tabac et le rocou. Les Portugais détruisirent le comptoir, ils incendièrent aussi un navire hollandais qui revenait d’une expédition difficile vers l’amont, sur le Tapajós. Ils mirent environ dix ans pour extirper définitivement les intrus d’Europe et rester seuls en Amazonie, avec les Indiens.

Article de Jean Soublin tiré de "Rêves d’Amazonie" Catalogue de l’exposition organisée par l’Abbaye de Daoulas. Collectif sous la direction de Michel le Bris et Pascal Dibie - Hoebeke, 2005

* Au sujet de l’expédition de Lope de Aguirre, voir le film de Werner Herzog "Aguirre, la colère de Dieu", tourné en 1972, avec dans le rôle principal un Klaus Kinski littéralement... habité par son personnage.
Voir également le film "El Dorado" (1988), de Carlos Saura, inspiré par le même épisode historique..


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