LA CORDILLERE CENTRALE

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Parmi les 18 Cordillères composant les Andes péruviennes seules 3 principales sont visitées : La Cordillère Blanche, Huayhuash, et la Cordillère de Vilcanota. Pourtant, il suffit de se replonger dans l’histoire des civilisations andines pour y redécouvrir des lieux rares et préservés comme la Cordillère Centrale. Pour la rejoindre, notre itinérance va nous mener vers une haute route inca oubliée…

 

Le chemin de l’Inca ne peut se résumer à la seule voie qui permet de rejoindre la Vallée Sacrée proche de Cuzco à l’ancienne citadelle du Macchu Pichu. Dans son intégralité, le Qhapac Nan (ou grand chemin en quechua) est un réseau complexe qui s’étend sur près de 6000 km depuis le sud de la Colombie jusqu’à la vallée du rio Maule au centre du Chili. C’est la plus grande route archéologique au monde. Il existait déjà de nombreuses routes avant l’expansion finale de l’empire inca, un héritage de cultures antérieures qui favorisait les échanges commerciaux entre les provinces et facilitait les campagnes militaires. Les incas, ont par la suite rénové ces voies en les améliorant et en les intégrant dans un immense réseau qui servait l’administration impériale depuis son centre, Cuzco, vers les quatre quartiers de l’empire (le tahuantinsuyu). L’ensemble de ces routes s’organisait autour de deux axes longitudinaux, parallèles aux Cordillères .L’un suivait la côte, et l’autre ouvrait une voie vers les sierras, les terres hautes. Ce dernier fut complété par de multiples axes transversaux secondaires, menant des sierras à la côte, et de l’altiplano aux vallées tempérées.

L’un d’eux reliait le site de Pachacamac aux portes de Lima sur la côte pacifique, aux hautes sierras andines. C’est une courte portion de cette voie que nous déciderons de parcourir pour rejoindre le cœur de la Cordillère Centrale. D’après le chroniqueur Cieza de Leon (1550), son tracé aurait été réhabilité en 1471, au début du règne de l’Inca Tupac Yupanqui, fils de Pachacutec. Ironie de l’histoire : c’est cette même route, symbole de la puissance de l’empire, qu’emprunta Pizarro le conquistador espagnol après le pillage de Cuzco pour revenir vers la côte et fonder sa capitale Lima.

L’itinéraire du sentier, quittant la côte désertique, serpente à travers les vallées fertiles des rios Lurin, Mala, Cañete et Mantaro. Au XVI ème siècle, Diego d’Avila Griceno, autre chroniqueur espagnol, évoquait déjà l’existence de ce sentier : « …la rivière court au pied d’une montagne recouverte de neige que les indiens appellent Pariacaca. En lisière des glaciers, nous pouvons observer des escaliers de pierre, appartenant au chemin qui relie la cité des rois (Lima) à Cuzco, et qui se poursuit vers un grand lac… ». Il est fort à parier que le grand lac ici évoqué soit le lac Titicaca. Le lac Titicaca, Cuzco, Pachacamac, Pariakaka : quatre lieux sacrés dans la cosmologie andine. Pariacaca était l’un des apus les plus respectés des temps anciens. L’apu symbolise pour le peuple andin une divinité associée à la montagne. Pariacaca était le dieu à l’origine de toutes les rivières qu’il libère, à la fois régulateur de tous les phénomènes météorologiques, et insufflant la fertilité aux plantes, aux animaux et aux hommes. Son culte avait pris une telle ampleur que les seigneurs de la côte et ceux de la sierra alors en conflit, s’accordèrent une trêve durant la célébration des fêtes religieuses où tout l’empire vénérait l’apu. Chaque année, des caravanes de pèlerins s’organisaient pour rejoindre les hauts plateaux de la Cordillère centrale et effectuer des sacrifices ou y distribuer des offrandes au pied de son glacier comme du maïs, de la chicha, des feuilles de coca ou des fœtus de lama…

Avant l’arrivée des espagnols et de l’Eglise, les yañcas étaient chargés de l’organisation des rites. Désignés par leur dieu, ils observaient le ciel du haut d’un mur construit à cet effet selon des règles très précises. En juin quand le soleil atteignait le mur, le signal était alors donné aux chasquis, les infatigables messagers de l’empire, d’informer les provinces du jour prochain de la célébration. Aujourd’hui, seules quelques familles de Huarochiri et Tanta observent encore la tradition et partent une fois dans l’année déposer leurs offrandes au pied d’une apacheta –monticule de pierres- disposée au sommet d’une colline d’où l’on aperçoit les glaces du Pariacaca.

Visitée par quelques expéditions polonaises et australiennes dans les années 60 et 70, la Cordillère Centrale tomba dans l’oubli durant les années sombres du « sentier lumineux ». Depuis le début des années 90, seuls des clubs péruviens s’intéressent à nouveau à cette zone offrant un réel potentiel aux andinistes et aux randonneurs avides d’exploration. Dans la Province de Huarochiri, cette cordillère est composée en réalité d’un double massif : au nord, le groupe du Pariacaca (5 750 m)-Tunsho (5 730m), et au sud le groupe de Yauyos, plus éclaté dont les deux pics principaux sont le Llongote (5 781 m) et le Ticlla (5 897m). Le périmètre de cette cordillère est facile d’accès depuis Lima, mais nécessite ensuite deux journées de marche au départ de Huarochiri pour rejoindre en son cœur le village de Tanta qui repose à une altitude de 4 200 m.

Nous partons de Huarochiri accompagnés de notre ami Gerardo, pour rejoindre dans un premier temps San Lorenzo dans le fond de la vallée du Rio Mala. Après une longue descente à travers les cultures en terrasses, le sentier s’envole ensuite vers les hautes sphères des Andes. Encore insuffisamment acclimatés à l’altitude, notre rythme est lent. Nous sommes contraints de bivouaquer à mi parcours, à l’estancia de Gerardo. Il partage son temps entre San Lorenzo et les hauts plateaux qui dominent la vallée où ses troupeaux de lamas explorent la zone en quête de pâturages. Le lendemain le parcours aérien nous conduit au col de Curamachay, à 4 400m. Le paysage y est minéral et nous paraît d’une sècheresse absolue. Le col nous offre un premier panorama sur la Cordillère de Pariacaca qui s’étire face à nous comme une barrière infranchissable. Cette vision flamboyante nous recharge en énergie. Après le passage d’un second col à 4 600 m, nous plongeons dans une vallée à l’atmosphère caractéristique de la puna. La prairie humide, traversée par un étroit ruisseau, a donné naissance à un bofédale, sorte de tourbière marécageuse qui évoque un tapis de mousse. Le relief alors moins marqué soulage nos jambes qui gardent encore en souvenir la monté expéditive de la veille. La vallée s’élargie soudain brusquement et Gerardo s’exclame el « rio Cañete ! » Nous comprenons alors que Tanta est tout proche.

Le village est un bourg de 600 âmes, isolé du reste du pays, qui ne vit essentiellement qu’à travers l’élevage de moutons et de lamas et du tissage de leur laine. Une unique route connecte ses habitants au reste du pays, ou plutôt une piste chaotique qui permet d’accueillir une fois par semaine un camion venant de Junin pour l’approvisionnement du bourg et l’acheminement de sa laine. Peu ou pas d’agriculture, contrairement aux vallées plus basses et tempérées de Huarochiri ou Yauyos. Le rio Cañete coule en bordure du village. Encore un ruisseau, il n’est alimenté ici que par les eaux de la lagune Ticlacocha plus au sud.

On décide de s’offrir ici une journée « off », à rayonner en étoile autour du village et s’immiscer discrètement dans le quotidien de la communauté. Nous rencontrons ainsi Damian, le cousin de Gerardo avec qui nous évoquons la suite de notre exploration. C’est son ami Pedro qui nous rejoindra le lendemain pour nous accompagner au pied de la montagne sacrée.

Du village, quelques heures suffisent pour rejoindre les contreforts du Pariakaka et le sentier inca qui traverse la Cordillère d’ouest en est par son versant sud. Laissant la lagune Paucarcocha sur notre droite nous nous engouffrons dans le long corridor dominé par le Pariacaca. C’est ici, au bord de la lagune Piticocha que la famille de Pédro est établie depuis plusieurs générations. Il vit avec sa petite famille et ses trois frères, tous éleveurs. Nous installerons notre bivouac à l’abri de leurs maisonnettes de pierre. Il est midi. Le soleil pourtant haut dans le ciel ne parvient pas à réchauffer l’air sec et glacial qui souffle des hauts sommets. Maria, l’épouse de Pedro, nous invite à partager l’api, la boisson traditionnelle des Andes à base de maïs, ainsi qu’une soupe de quinoa. Délicate et vivifiante attention. Maria ne parlant que quechua, Pedro s’improvise traducteur. Echanges de palabres, de sourires avant qu’il ne nous invite à poursuivre notre programme du jour. On le sent impatient de nous guider plus prêt encore du géant Pariacaca. Nous longeons ainsi un chapelet de quatre lagunes reposant à sa base. La dernière vient buter contre la forteresse de glace et de granit. Le cirque offre un point de vue impressionnant sur toute la face ouest du massif. Au dessus de nos têtes, le glacier du Colquepucro, baigné dans une chaude lumière de fin de journée, vient caresser le pic nord du Pariacaca. Un instant de pure contemplation, arrivant comme en point d’orgue à cette journée.

La portion du sentier inca qui part de la lagune Piticocha pour rejoindre le col Portachuelo est sans conteste la plus intéressante. Le lendemain, notre progression offre sans cesse des vues saisissantes sur la Cordillère de Pariacaca et ses glaciers qui alimentent une multitude de lagunes aux couleurs variées allant du noir profond de la Paucarcocha aux nuances turquoise de la Piticocha. Au fil du sentier, nous sommes confrontés aux marques du passé précolombien. A l’écart du sentier, une vallée étroite abritée du vent dissimule le site de Pirca Pirca. L’ancienne cité devait probablement accueillir les caravanes qui empruntaient cette voie et leur servir d’escale.

Plus loin, l’itinéraire du chemin n’est marqué que par de rares « apachetas ». Ces « balises », on les retrouve sur l’ensemble du Qhapac Nan. On sait que les Incas se préoccupaient de diviser, harmoniser, et marquer par tout moyen l’espace géographique, afin de mieux signifier la toute puissance de l’empire.

Le sentier serpente et s’élève ainsi, quittant la puna recouverte d’ichu, cette herbe couleur soleil, et rejoindre la lagune Mullococha, un site à la symbolique très forte dans l’esprit des habitants de la région. La légende raconte qu’au cours de sa lutte avec Huallallo, Pariacaca, en essayant d’éteindre les flammes qui se dégageaient de son rival métamorphosé en feu, transforma la vallée en lac (manuscrit de Huarochiri, 1609). Depuis, les communautés andines y réalisent des offrandes principalement sous la forme de mullus, un coquillage de la côte, aliment préféré de l’apu. Sur la partie nord de la lagune, longue de deux kilomètres, émerge une île. Une caractéristique physique qui renforce encore le caractère magique du site. Les cultures précolombiennes y voyaient là la représentation physique du monde : une terre, entourée d’eau.

Plus haut, la physionomie des lieux devient plus chaotique et le chemin doit jouer avec les reliefs tortueux de la moraine qui s’étire jusqu’à la lagune Escalera. La progression prend alors un tout autre visage. Pour résister aux incessantes courses des chasquis, aux interminables caravanes de lamas qui accompagnaient l’Inca lors de chacun de ses déplacements, et aux conditions climatiques extrêmes, les ingénieurs ont dû adapter leur œuvre au paysage dessiné par leur Dieu. Sur une largeur de trois mètres, le chemin a été pavé et consolidé par de hauts mûrs de contention. Le tout dans une harmonie parfaite avec les lieux. Le « camino » ouvre ensuite la voie vers les hauteurs jusqu’à une vallée plus large où reposent les lagunes de Escalera et Culibrayoc (à 4 520m). C’est ici que nous choisirons d’improviser notre bivouac. A quelques centaines de mètres de nous, au pied du Cerro San Cristobal, un dédale rocheux pouvait offrir refuge aux pèlerins venus honorer l’apu. Abri ou centre cérémonial ? A l’intérieur des grottes les plus hautes, appelées Cuchimachay, on y observe de longues séries de peintures rupestres d’un rouge éclatant représentant des camélidés de profil et au cou disproportionné (dont certains le ventre gonflé par un fœtus), des chasseurs, la majorité tournés en direction de l’ouest, du Pariacaca.

Le lendemain, pour atteindre le col de Portachuelo (4 750 m), notre itinéraire emprunte par une longue diagonale les pentes vertigineuses du Cerro San Cristobal. C’est ici que le génie des bâtisseurs incas prend toute sa dimension. Sur prêt de deux kilomètres un escalier interminable, baptisé « escalerayoc » par la population locale, permet son ascension, le dos tourné à l’apu protecteur. Derrière nous, le versant est du Pariacaca s’élève dans le ciel comme une pyramide parfaite. Au sommet, nos efforts seront récompensés par une vue imprenable sur les deux cordillères environnantes. Encore une vision magique sur ce trek qui n’en finit pas de nous éblouir. Pedro ne manquera pas d’effectuer une offrande de coca au pied de l’apacheta qui marque l’entrée du sentier inca croisant la piste qui mène à Jauja, avant d’entamer avec nous la longue descente vers Tanta. Plus qu’un simple trek au cœur de paysages sublimés par l’omniprésence de cette cordillère à l’esthétique envoûtante, ce parcours s’est révélé, au fil des jours, comme une rencontre avec la spiritualité bien vivante des communautés andines. Un trek secret, qui nous a permis de percevoir intimement les liens qui unissent toujours ce peuple à son environnement.

Article et photos de Stéphane Vallin





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