La Cordillère de Yauyos

Bien peu de gens ont déjà entendu parler de la Cordillère de Llongote. Seules trois Cordillères sont connues au Pérou, la Cordillère Blanche avec le Huascarán, point culminant du Pérou, la Cordillère de Huayhash dominée par le Yerupaja et la Cordillère de Vilcanota au Sud de Cuzco.
Mais au total, le Pérou recèle quinze cordillères dont beaucoup, jamais fréquentées, sont restées très sauvages et traditionnelles. Le bus nous dépose en milieu d’après midi au bout de la piste, à Yauyos, charmant petit village perché à 3000 m d’altitude.

La traditionnelle place d’armes, bien entretenue, marque le centre du village d’où partent des rues pavées bordées de minuscules boutiques : épicier, cordonnier, mécanicien, chapelier, ... Chaussés de sandales en pneu rechapé, et coiffés du traditionnel chapeau des Andes, les gens vaquent à leurs occupations, nous adressant un sourire étonné.
Une femme, lourdement chargée d’un aguayo noué sur la poitrine, s’arrête, intriguée par ces Gringos aux sacs à dos poussiéreux. Elle s’inquiète de nous voir partir vers les montagnes ; elle nous demande si nous aurons assez de nourriture et nous recommande de prendre un guide.

Pour ces Quechuas, descendants des Incas, les montagnes sont craintes car souvent dangereuses -surtout lors de séismes fréquents dans ces régions- mais elles sont surtout vénérées car symboles de fécondité. Même si la religion catholique, importée par les Espagnols, s’est infiltrée jusqu’au plus profond des Andes comme en témoigne l’église du village, les gens ont su conserver leurs croyances et vénèrent avant tout la Pachamama, la Terre Mère, la terre nourricière et avec elle, les montagnes qui par les glaciers, apportent l’eau.
Avant de boire un verre d’alcool, le Quechua en verse toujours une goutte sur le sol, en signe de gratitude à la Pachamama. Nous quittons le village en longeant le terrain de football bordé d’eucalyptus, cet arbre importé par les Anglais et Espagnols qui a progressivement envahi tout cet étage végétal entre 3000 et 4000 m. Partout, des inscriptions rouges et blanches sur les murs des maisons en torchis “Fujimori 2000” nous rappellent que “el Chino” comme les Péruviens le surnomment du fait de son origine japonaise, vient d’être réélu pour la 3ème fois consécutive.
Arrivé au pouvoir en 1990, il avait trouvé un pays en pleine crise. Crise économique avec une inflation galopante et crise politique avec le Sentier Lumineux qui maintenait un climat de terreur dans les campagnes afin de pousser les paysans à la révolution. En changeant la monnaie, en indexant le Nuevo Sole sur le dollar américain et en faisant appel aux capitaux étrangers, il a réussi à limiter l’inflation. Sa politique d’austérité (réduction des retraites, limitation du nombre de fonctionnaires et privatisations) a permis peu à peu au pays de sortir de la crise et se hisser au-dessus de ses voisins, l’Equateur et la Bolivie.
Pour lutter contre les terroristes mahohistes, il a mis en place une milice secrète peu scrupuleuse qui, en terrifiant autant les terroristes que la population, est parvenue à infiltrer ce réseau, bien souvent au mépris des Droits de l’Homme. En septembre 1992, lors d’une réunion secrète, tous les meneurs du Sentier Lumineux ont pu être arrêtés à la fois, marquant un point final définitif pour ce mouvement et stoppant du même coup la vague d’attentats meurtriers qui ravageait Lima. Le Pérou est sorti meurtri de ces années de terreur où massacres, tortures, délations étaient chose courante. La politique musclée de Fujimori, unanimement condamnée par la communauté internationale, a néanmoins réussi à relever ce pays de la crise. Personnage courageux qui, issu d’aucun parti, avait réussi à convaincre la population fatiguée et désabusée par une classe politique corrompue. Dès son élection en 1990, il s’était attribué les pleins pouvoirs s’imposant comme un président dictateur suffisamment fort pour prendre des mesures d’urgence, malgré la désapprobation de la communauté internationale. Sa cote de popularité a atteint des sommets en 1995 où il a été réélu haut la main, avec plus de 80% des suffrages. Cependant, la soif de pouvoir l’a poussé à modifier de nouveau la constitution pour être rééligible une troisième fois. Malheureusement, la situation économique moins bonne de ces dernières années a fait chuter sa popularité. Sa troisième réélection a suscité des doutes et les gens ont crié au scandale, aux élections truquées.
Les mouvements sociaux l’ont finalement obligé à fuir le pays en décembre 2000 et à s’exiler au Japon, laissant une désorganisation totale dans la classe politique. Par un sentier qui longe la rivière, nous nous élevons au-dessus du village. Partout des terrasses s’accrochent aux flancs des montagnes pour cultiver le maïs, l’orge, la pomme de terre ou le quinoa . Ces terrasses irriguées qui datent de l’époque inca sont le témoin du passage de ces ancêtres. Vers 3600 m, les terrasses laissent place aux paturages à moutons ou à lamas. Les lamas sont l’emblème des Andes du Pérou et surtout de Bolivie.
Camélidés robustes, ils sont parfaitement adaptés à la rudesse du climat et à l’aridité des plateaux d’altitude. Leur nom vient des Espagnols qui lorsqu’ils découvrirent ces étranges animaux inconnus en Europe, demandèrent : « ¿ Comó se llama ? » . A la tombée de la nuit, un couple de berger nous invite à partager leur soupe dans une bergerie spartiate. La communication est difficile car ils ne parlent que Quechua mais spontanément, ils nous proposent de loger dans une dépendance de la bergerie, minuscule abri en pierre et couvert d’un toit de chaume, qui doit servir d’abbattoir vu l’odeur et les peaux de moutons qui sèchent. Le lendemain, nous poursuivons notre chemin vers les hauts plateaux au pied des montagnes enneigées. Vers 4000 m, nous croisons les dernières bergeries, entourées d’enclos à lamas et à moutons délimités par des murets de pierre. Alertés par les nombreux chiens qui aboient, les bergers viennent à notre rencontre.
Il y a là une famille entière. Un homme d’une trentaine d’années nous raconte que les montagnes sont dangereuses et qu’ils ont tué un puma quelques jours auparavant. Son père nous montre une patte et la tête du puma tandis que sa femme en retrait, observe ces étrangers à la dérobée. Dans la bergerie, des enfants de 3 à 5 ans se taisent, intimidés par les visiteurs. Ensuite, pendant trois jours, nous franchissons des cols qui ne figurent pas sur notre carte au 500 000ème, nous longeons des lacs turquoises qui abritent des truites saumonées et cheminons au mieux pour faire le tour du point culminant de cette Cordillère, le sommet de Llongote, à 5800 m.
Le dernier jour, nous descendons une large vallée en auge parsemée dans sa partie haute de cactus en fleur et de llareta, sorte de coussin de mousse très verte qui met plusieurs décennies pour pousser. D’un village indiqué sur la carte, il ne reste que des ruines, des murs de pierre, des vestiges de pistes et des entrées de galeries effondrées perçant les flancs de la montagne. Une ancienne mine d’étain, d’argent ou peut-être d’or.
Comme la Bolivie, le Pérou est un pays de mineurs mais bien souvent, l’effondrement des cours des minerais et les conditions ancestrales d’extraction ont eu raison de la ténacité des mineurs qui sont partis tenter leur chance dans les grandes villes. Notre randonnée prend fin dans une vallée reculée où un vieillard, sur le pas de sa porte, s’exclame en nous voyant : “Gringos, que milagro !”

Texte de Patrick Wagnon


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