La Cordillère Blanche,

Grimper dans la Cordillère Blanche, c’est toujours une aventure et même l’Aventure avec un grand A comme j’aime la rencontrer en montagne. Surtout lorsque celle-ci est partagée avec mon ami Bernard Francou qui m’a transmis sa passion des Andes au détour d’arêtes escarpées, d’ice flutes fragiles ou de descentes infernales. Comme toujours, l’Aventure commence à Huaraz dans un bus bariolé vert, l’image même du voyage dans les Andes.
Une crevaison nous laisse le temps d’apprécier tranquillement les couleurs du marché de Yungay dans la douceur du soleil matinal avant de plonger dans l’univers minéral de la haute montagne. Puis nous quittons la vallée du rio Santa pour pénétrer la Cordillère Blanche. C’est un petit bout d’histoire qui se déroule devant nous au fur et à mesure que le bus s’élève dans cette quebrada Llanganuco. Les énormes blocs posés au milieu des champs qui dominent Yungay, le Campo Santo avec sa carcasse de bus tordue et sa façade d’église en ruine, les 3 palmiers de la place d’arme et le cimetière rappellent la terrible coulée de boue qui a enseveli cette ville le 31 mai 1970 suite à l’écroulement d’un flanc du Huascarán Nord provoqué par un séisme. Un collège flambant neuf vient pourtant d’être construit sur l’emplacement de la catastrophe ! La mémoire humaine est bien courte !
Nous quittons ensuite les terrasses cultivées, témoins du passage des Incas pour nous engouffrer dans une gorge étroite bordée de magnifiques falaises granitiques. Soudain apparaissent les lagunes de Llanganuco bordées de queñuas, cet arbre typique des Andes qui pousse jusqu’à 4800 m d’altitude. Plus la piste s’élève, plus les sommets se dévoilent et plus grande est notre excitation. Ici, le Huandoy Sud et sa formidable face rocheuse ouverte par René Desmaison, et là, la voie Le Prince Ringuet sur le Huascarán Nord.
Nous avons aussi une pensée émue pour la femme de Renatto Casarotto qui a attendu son mari pendant 20 jours en solo dans la face Nord du Huascarán Nord, une des plus marquantes réalisations de l’épopée de la Cordillère Blanche. Puis le bus aborde une suite impressionnante de lacets qui mènent au col du Portachuelo à 4770 m.
Notre excitation retombe un peu lorsque le chauffeur doit manœuvrer dans les virages, nous laissant tout le loisir d’observer le ravin en contrebas dans un bruit de freins peu rassurant. Mieux vaut regarder le Chacraraju qui se détache, immense et majestueux. “Raju” signifie “glacé” en Quetchua et “chacra” désigne les sillons d’un champ labouré, image bien adaptée pour représenter les ice-flutes façonnant sa formidable face sud. Pour moi, c’est la plus belle face de la Cordillère car rayée de ces formations typiques de cette partie du Pérou. En 1995, Bernard et moi avions remonté l’ice-flute Desmaison jusqu’au sommet Ouest, un aller-retour dans la journée qui encore maintenant me donne des sueurs froides lorsque je repense aux interminables rappels, de nuit, sur piquets de tente !
Au sommet, juste avant la nuit, une trouée dans le brouillard nous avait laissé entrevoir la formidable arête qui sépare le sommet Ouest du sommet Est, un challenge à la hauteur de ces montagnes des Tropiques.

A midi, le bus nous dépose au village de Vacquéria où des muletiers viennent proposer leurs services. Quelle crise de rires lorsque nous assistons au marchandage acharné de quatre touristes, essayant de négocier le prix des mules. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que le prix est fixé par les autorités de Huaraz !
Pour finir, les quatre gringos acceptent le prix des mules mais à la seule condition, de partir seuls, sans le muletier... Je ris tout seul en imaginant les quatre touristes courir derrière leurs montures sur tout le trajet de leur trek, perdant un à un les bagages mal arrimés sur le dos des bêtes !

Un des grands plaisirs de l’Aventure, c’est la marche d’approche. Un petit sac sur le dos, des mules vigoureuses, un muletier souriant et il ne reste plus qu’à profiter du paysage. Encore un village, des champs cultivés, les derniers lupins puis la végétation devient clairsemée, les queñuas nous abandonnent laissant la place aux sommets élancés. Cette fois, ce sera le Taulliraju (littéralement “le lupin de glace” en quechua). Nous posons notre tente dans l’herbe tout près du col de Punta Union, à 4800 m.
L’eau fraîche coure non loin. Quel contraste étonnant entre la douceur de ce camp de base champêtre, baigné par le chaud soleil de l’après-midi et offrant une vue merveilleuse sur le Quitaraju, les Pucahirca, l’Artesonraju ou le Chacraraju et la sévérité de la voie qui nous attend sur le Taulliraju.
Parsemée de stalactites gigantesques, de corniches menaçantes, de champignons de neige branlants, de dalles compactes et verticales, cette voie sera l’Aventure de nos prochains jours ! C’est ça, le charme de l’Aventure en Cordillère Blanche. Le désir de rester trois jours à rêvasser au pied de cette forteresse me traverse l’esprit l’espace d’un instant mais à 3h15, le lendemain matin, le réchaud ronronne doucement. A 3h17, les 2 litres de la gamelle renversés sur nos sacs de couchage, c’est le branle bas de combat ! Deux heures plus tard, nous franchissons la rimaye, à 4950 m d’altitude.
Tiens, le topo donnait 600 m de dénivelé pour cette voie italienne, il semble qu’il y ait plutôt 900 m ! Une magnifique goulotte de 300 mètres nous mène sur un raide éperon qui nous oblige à user de toutes les ruses de l’escalade dans les Andes. Un étroit tunnel entre roche et neige nous permet d’éviter un champignon de neige vertical, mais bloque par son sac à dos le second de cordée, qui se met à hurler à la mort pour demander à la Pachamama (la Terre Mère) de le libérer de ce piège.
Les relais successifs, en équilibre sur l’éperon, finissent par user nos nerfs. Un dernier ressaut en neige pulvérulente, franchi en escalade artificielle sur pieux à neige nous conduit au bivouac encore baigné par le soleil de la fin d’après midi. Le lendemain, nous mettons 4 heures pour faire 40 m à nager dans cette neige sans consistance, troquant les piolets contre les pieux à neige pour déblayer, ramper et suer sur cet éperon qui réunit décidément toutes les terribles conditions que l’on peut rencontrer sur ces montagnes du Pérou. Arrivé au relais, je crois discerner sur le visage de Bernard comme une expression de doute.
Peut-être est-ce le reflet de mon propre visage ? Je ne suis pas long à convaincre et nous faisons demi-tour à 300 mètres du sommet, inviolé encore cette année. Pendant que les rappels s’enchaînent, je repense avec admiration à Lionel Terray qui près de 40 ans plus tôt, réalisait la première des plus belles cimes de la Cordillère Blanche, le Taulliraju, le Chacraraju, le Huantsan. De retour à la tente, le mauvais temps nous pousse hors de la quebrada Santa Cruz, vallée populaire car elle donne accès à l’Alpamayo.
L’Aventure se termine, comme toujours, attablés devant un délicieux ceviche, poissons ou fruits de mer marinés dans le jus de citron, servi à midi au soleil sur la terrasse d’une gargotte de Caraz. Le sommet n’était pas au rendez-vous mais l’Aventure est toujours aussi belle.

Patrick Wagnon


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