Récit du trek-reco Terra Cordillera

Nous voici, enfin, presque trop tard, à Huaraz, capitale des Andes, chamonix sud-américain. Nous sommes au mois d’Octobre, entre deux saisons, fin de la bonne saison ou début de la mauvaise ?
Tout dépend de la chance, comme un tirage pile ou face, ou comme une paire de 2 contre As 4 au poker.
Le premier jour, nous nous sommes bien levés à 6h du matin malgré le petit détour, la veille au soir, par la « rue de la soif » de Huaraz. Plutôt branchée pour une bourgade des Andes… plutôt difficile comme lever. Comme un mauvais signe, pluie battante et ciel couvert nous attendent à la sortie du petit-déjeuner. Nous décidons de décaler notre départ pour le trek de Huayhuash au lendemain, histoire d’aller vérifier la météo sur Internet avant de s’engager dans une belle galère potentielle. Pour ne pas perdre notre temps, nous en profitons pour aller au site pré inca de Chavin, à 4 heures de route. A mi-chemin, nous ferons demi-tour face à la neige et à un éboulement de terrain sur la route.
Jusqu’ici, tout s’était bien passé pour cette mission de Terra Secreta, la nouvelle cellule de Terra Cordillera.
Nous venons ici pour découvrir la Cordillère Huayhuash. Déjà le nom est attirant. Sûrement du Quechua. Je demande la signification de Huayhuash à différents locaux (ça m’arrivera même au hameau de Huayhuash quelques jours plus tard), personne ne la connaît vraiment. Eventuellement le nom d’un animal du temps des Incas qui aurait disparu… (un truc entre le raton laveur et la lapin).

Que savons-nous de la Cordillère Huayhuash ?
Méconnue, voire inconnue, la renommée de cette cordillère souffre de la proximité de sa célébrissime grande sœur Cordillère Blanche et de ses joyaux mondialement connus (Huascaran, Alpamayo). On la dit sauvage, somptueuse.
Les spécialistes andins disent que la Cordillère Huayhuash abrite le plus beau trek du Pérou, donc le beau trek sud-américain ? L’un des plus beaux treks du monde, sans le dire ? Car au Pérou tout de même, d’autres massifs ont placé la barre très haut : Cordillère Blanche et le tour de l’Alpamayo, Cordillère Vilcanota et le tour de l’Ausangate, les Cordillères Vilcabamba, Urubamba, Carabaya autour des sites incas du Machu Picchu, de Pisac, de Choquequirao. Mais les rumeurs sont persistantes, et ton définitif : la Cordillère Huayhuash est la plus belle de toutes, comme le vrai prodige de la famille enfin sorti de l’ombre de ses prestigieux ainés.

Jour 1 (Fabrice) :

Nous quittons enfin Huaraz sous un ciel plein de promesses. Il faut bien tenter sa chance, si près du but. Au bout de 3 heures de route enfin dévalées, au détour d’un lacet poussiéreux et incertain, nous apercevons notre première vue de la Cordillère Huayhuash.
Je réveille Thibault : « Eh, Thibault ? Ca y est… elle est là ! » En contrebas, dans une vallée abrupte et verdoyante, quelques villages si andins, ce genre de bourgades que vous avez vues gamin sur une photo ou représentées dans une bande dessinée, et qui inconsciemment vous ont fait prendre une décision irrévocable : « un jour, j’irai voir de mes propres yeux ».
Au dessus de cette frange colorée de teintes vives (villages, rivières, champs de pommes de terre et de quinoa, jachères, chemins), une muraille minérale qui couvre les 180 degrés de notre vision. Au dessus de ces teintes ocres et colorées, un peu d’austère : la glace, la neige et la roche des dieux de la région : une succession d’une dizaine de sommets enneigés à plus de 6000 mètres d’altitude. C’est donc cela la Cordillère Huayhuash. On l’imagine déjà sauvage, reculée, exigeante. Il faudra encore rouler quelques heures pour atteindre notre campement, sous un ciel couvert, pluvieux. Nous sommes 3 : Thibault, le muletier Tito et moi-même.

Jour 2 (Thibault) :

Premier jour de marche pour l’équipe Terra Cordillera. Objectif de la mission : rejoindre la lagune Carhuacocha après deux passages de cols. La mission est prometteuse, notre équipe est motivée comme jamais, et les conditions météo sont bonnes. Il va falloir assurer.
Au campement de Quarterlhuain, nous avons rencontré deux jeunes trekkeurs, Françoise une suisse et Jonathan un anglais. Françoise est une championne de triathlon et de courses longues distances en général. Elle semble bien préparée pour ce trek.
Ils partent un peu avant nous ce matin. Quelques instants plus tard, nous commençons à notre tour la montée jusqu’au col de Cacanan (4690 m). Je ressens les effets de l’altitude avec un mal de tête qui se dissipera quelques heures plus tard. Mais pas question de se plaindre : il s’agit de retrouver un mental d’aventurier, et d’oublier le gratin dauphinois de maman et les soirées DVD avec ma douce.
Déjà que nous nous sommes plaints d’avoir froid aux mains quand nous avons replié la tente ce matin ! Ce n’est pas digne de l’équipée Terra Secreta ! Alors nous sommes forts et passons le col de Yana (4630 m) avec l’envie de faire exploser les compteurs. Nous aurions d’ailleurs sûrement battus le record d’étape si nous n’avions pas craqué sur Christina, une petite andine âgée de 2 ans, qui nous a fait les yeux doux en échange de quelques friandises.
Nous arrivons finalement à la lagune Carhuacocha après 6h30 de marche. Et que le spectacle commence ! Face à nous se dressent les majestueux sommets de la Cordillère Huayhuash. Une seule journée de marche et ils sont là, ces géants que nous n’espérions pas voir de sitôt. Yerupaja (6617 m), Jirishanca (6094 m), Siula Grande (6344 m), ils sont tous là, à portée de regard, un regard qui pétille à l’idée de les côtoyer d’encore plus près le lendemain.

Jour 3 (Fabrice) :

Le lever ne fut pas glorieux à 6 h du matin. Ciel couvert… A 50 mètres au dessus de nous, le black-out gris. Une visite vient égailler ce début de journée : Don Hermès, tel un vendeur ambulent de luxe, vient nous proposer de lui acheter des truites péchées le matin même dans la lagune. Quoi qu’il arrive, ce sera festin sous notre tente cuisine. A 7h30, nous partons seuls vers les sommets andins qui commencent à se dévoiler, la chance semble nous sourire. Tito, lui, contournera le massif pour nous retrouver en fin d’après-midi au campement du jour, le lieu-dit Huayhuash.
Très vite, les nuages se dissipent et nous nous rendons clairement compte que nous nous trouvons au cœur de la Cordillère Huayhuash, à chatouiller de si près ses plus beaux joyaux. Nous longeons plusieurs lagunes vertes ou bleues, en tous les cas intensément colorées (O2 en surplus de l’eau des glaciers ?) et contrastées avec le paysage tout autour. Jamais de ma vie je n’ai vu tel spectacle. En général, il faut un jour de marche pour approcher les beautés andine. On l’admire, on se congratule de la chance qu’on a et on repart vers un autre col, vers une autre vallée, vers une autre beauté. Là, c’est un peu trop, on n’ose pas le croire. On reste là, des images s’enchaînent, et on se dit : « alors c’était bien vrai ».
Face à nous, les uns à côté des autres, les dieux andins se côtoient, tout près. A notre droite, le Mituraju (5750 m), le Rondoy (5870 m), le Jirishanca (6094 m). Au milieu de ce tableau de maître les sommets Yerupaja (6617 m), Yerupaja Chico (6089 m), Yerupaja Sur (6500 m). Le Yerupaja est considéré comme l’ascension la plus difficile de la région. Puis sur notre gauche, le Siula Grande (6344 m), célèbre pour avoir été le théâtre de la tragédie de Joe Simpson. En 1985, lors de la descente de cette montagne après en avoir accompli l’ascension, Joe Simpson chute et se brise une jambe. Il se retrouve suspendu dans le vide, accroché à la vie seulement par une corde à l’extrémité de laquelle se trouvait son compagnon, Simon Yates. Après une heure et demie d’attente à -25 degrés, Simon Yates prend la décision de couper la corde afin de se sauver. Joe Simpson fait une grosse chute et alors qu’il était donné pour mort, il parvient à rejoindre le camp de base en 4 jours. Ca donné un best seller, « la mort suspendue ».
Assis sur un pâturage, au bord d’une lagune bleue clair, nous nous amusons à faire coïncider le spectacle naturel avec notre carte, pour tenter de comprendre. Il y a tant de sommets d’envergure devant nous, tous d’une beauté digne de figurer de façon notable sur une carte, que nous éprouvons de réelles difficultés à le faire. Quelques heures plus tard, devant la succession de tableaux, j’abandonnerai…
Après un dénivelé de 700 m, nous atteignons le cairn du col. Spectacle aérien… Je n’ai jamais vu tel spectacle andin de ma vie. Je croyais que l’on en avait assez vu, que le rideau était tombé. C’est le rappel du plus beau concert de votre vie, la deuxième série des sommets. Standing ovation.
Galvanisés, heureux, à 200 à l’heure malgré l’altitude (4800 m), nous avons une idée loufoque. Nous prenons une photo du col avec nous deux, souriants, avec une pancarte sur laquelle on a inscrit : « We want Terdav ». Puis une autre : « We love you Julies » (nos 2 compagnes ont le même prénom).
La descente est rapide. Tellement rapide que nous nous séparons. Je choisis la vallée de tourbes, elle parait si agréable. Thibault choisit de la contourner, pour être certain de rester au sec je présume. Je dois l’attendre un peu en bas, il tarde. Enfin, je le vois. Ben oui, tout de même, l’orientation est affaire d’expérience lui dis-je. D’autant plus que ce soir, je sens que je vais lui faire mal au poker. Et oui Thibault, le poker c’est comme la montagne, c’est une affaire d’humilité… Regarde-moi !
Anecdote notable (surtout pour moi) : Le matin au départ, en fonction de l’expérience de notre muletier, je prévois une journée de 7h30 de marche et pour m’amuser, je règle mon compte à rebours sur 7h30. Nous arrivons au camp en début d’après-midi, je pose mon sac, et à ce moment précis, deux événements simultanés : je sens la première goutte de pluie après une journée généreuse, splendide, ensoleillée et ma montre sonne : à la seconde près, nous avons marché 7h30. Comment n’y voir qu’une simple coïncidence ? Quand on vous dit que la Cordillère Huayhuash est magique… Et si c’est un coup de chance, j’en connais un qui va prendre cher aux cartes ce soir…
Ah, une bonne truite nous attend. Je ne l’ai pas encore dit ? Ce fut une grande journée.

Jour 4 (Thibault) :

Ce matin, réveil à 6h au camping de Huayhuash. 6h10, une idée nous vient : on va démarcher les marques d’équipement specialistes de treks (Quechua !) pour nos futurs muletiers de la région.
On ne chôme pas à 4350 m d’altitude. La montagne nous inspire semble t-il. Avant d’avoir trop d’idées, nous nous lançons dans notre triathlon matinal : paquetage – Milo – tartines. Et puis nous partons. Le ciel est dégagé, nous décidons de prendre un raccourci via le col Trapecio, cette route nous permettant d’approcher de près le Trapecio, un molosse de 5653 m. Nous traversons les champs d’ « ichus » puis amorçons notre ascension jusqu’au col (5010 m).
Le glacier du Trapecio est à portée de piolet et de crampons mais l’ordre du jour du Haut Commandement de Terra Secreta est formel : il nous faut boucler la boucle, et vite ! Alors c’est parti pour une descente rapide et vertigineuse (les mules n’en reviennent toujours pas) dans un décor lunaire. Galvanisés par l’effort, nous grimpons jusqu’à un deuxième col à 5000 m. La Cordillère Huayhuash réserve bien des surprises, et celle-ci est de taille ! Arrivés au col après deux heures d’effort soutenu, nous sommes récompensés et le faisons savoir par des cris de bonheur (qui peuvent aussi s’apparenter à des beuglements de bêtes en rut, c’est aussi ça la montagne). Un paysage à faire pâlir d’envie Bilbo le Hobbit et Alice au pays des merveilles réunis, un rêve qui prend forme.
Face à nous : Yerupaja (6617 m), Carnicero (5960 m), Sarapo (6127 m), sommets très convoités par les meilleurs andinistes du monde entier et qui vendent très chèrement leur peau. Nous partageons notre bonheur d’être là avec Françoise et Jonathan que nous avons rejoints au col. Nous sommes unanimes ! Chaque jour, nous pensons avoir vu ce qui se fait de plus beau dans les Andes. Et le lendemain, nous nous rendons compte que nous avions tort, et en prenons encore pleins les yeux.
C’est l’effet Huayhuash !

Voir la Cordillère Huayhuash et mourir ? Et si on allait plutôt faire un tour en Cordillère Blanche ?

Thibault Jeannin et Fabrice Pawlak, 2008.


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