Machu Picchu,

Joyau de l’art architectural inca, la citadelle que les conquistadors espagnols cherchèrent en vain pendant quatre siècles n’a pas encore livré tous ses mystères. Aujourd’hui destination à la mode, le plus grand site touristique du Pérou est menacé par son succès. Mais ses pierres monumentales taillées au millimètre près continuent à faire rêver le plus athée des voyageurs.

En 1911, l’historien Hiram Bingham se rend au Pérou pour suivre la route de Bolivar [le héros de l’indépendance de l’Amérique du Sud] et découvre le site de Machu Picchu. En jouant à la loterie des explorateurs, comme Colomb, il a trouvé ce qu’il ne cherchait pas ou, ce qui revient au même, il ne savait pas ce qu’il avait trouvé. Ceux qui ont l’esprit mal tourné disent qu’il a grimpé jusqu’au sommet dans le seul but de contempler le paysage alentour. En fait, à la fin du XIXe siècle, cette région était déjà mentionnée dans le livre de Charles Wiener, Pérou et Bolivie [Hachette, 1880] et, lorsque Bingham arrive à Machu Picchu, deux familles de paysans y vivaient déjà. Ce ne sont pas les Incas qui ont donné son nom à l’endroit, mais le guide de Bingham, un paysan qui parlait le quechua. Deux montagnes s’offraient à sa vue. Il utilisa Machu Picchu (vieux pic) pour désigner la moins haute, où se trouve le site architectural, et réserva celui de Huayna Picchu (jeune pic) pour celle d’en face.

Les deux montagnes sont encerclées par les eaux tumultueuses de la rivière Urubamba et par d’exubérantes forêts embrumées, refuge d’innombrables espèces d’animaux et de plantes. Dans son ouvrage La Fabuleuse Découverte de la cité perdue des Incas [Pygmalion, Paris, 1990 (dernière édition)], Bingham confesse ne connaître aucun endroit au monde comparable à celui-ci. Et il faut le croire. Mais il aurait dû ajouter en guise de sous-titre : "Ou comment j’ai oublié Bolivar". La découverte de Bingham n’est pas aussi littéraire que celle de Heinrich Schliemann, qui s’est mis en quête de Troie à cause des textes d’Homère [il découvrira le site en 1870]. Ni aussi romantique ou cinématographique que celle de Howard Carter, qui, avec l’argent d’un lord anglais, a creusé le sol de la vallée des Rois, en Egypte, jusqu’à trouver Toutankhamon [en 1922]. Elle ne met pas en scène des policiers et des voleurs, comme celle de la somptueuse tombe du seigneur de Sipan, au Pérou, dont l’existence a été connue grâce à la capture de vulgaires pilleurs. Mais Bingham savait tout de même ce qu’il faisait : imitant les archéologues de l’époque, il emplit malles et valises de tout ce qu’il avait trouvé sous terre. A cette époque, les pièces archéologiques partaient avec ceux qui avaient mis la main dessus, dans le plus pur style Indiana Jones.

Lorsque la collection de Bingham fut sur le point de sortir du Pérou, le seul à s’y opposer fut le directeur du musée d’Histoire, qui saisit une partie du chargement. Quoi qu’il en soit, les métaux précieux et les poteries prirent la direction des Etats-Unis. Bingham s’engagea à les rendre au bout d’un an et demi. Quatre-vingt-onze ans plus tard, en 2002, ces vestiges de Machu Picchu sont toujours exposés dans le Connecticut, au musée de l’université Yale.

Qui était Hiram Bingham ? Un découvreur, un pilleur ou le premier touriste de la région ? Rien de tout cela. Son mérite est, comme le pense l’archéologue Luis Lumbreras, d’avoir récupéré toute cette information du point de vue de l’historien, c’est-à-dire que Bingham a été le premier homme à avoir regardé Machu Picchu avec les yeux d’un scientifique et à l’avoir raconté ensuite au monde entier. Il est généralement dépeint comme une sorte de boy-scout intrépide : venu marcher sur les traces de Bolivar, il veut connaître le Pérou et va à Cuzco, puis il suit le conseil d’un propriétaire d’hacienda et atteint le lieu sacré que les colons espagnols avaient cherché en vain pendant presque quatre siècles. Cependant, Bingham meurt sans savoir que le lieu qu’il a découvert est une gigantesque tombe.

Les guides touristiques ne vous le diront pas toujours, mais Machu Picchu était le grand tombeau de l’Inca Pachacútec [ou Pachakutik, le Réformateur qui régna de 1438 à1471]. L’actuel président du Pérou, Alejandro Toledo, se vante d’avoir le même profil que Pachacútec [et il a souhaité que la cérémonie de son investiture présidentielle se déroule au sommet de Machu Picchu]. Pachacútec est la figure inca la plus mémorable du Tahuantinsuyo, un Empire constitué de quatre régions s’étendant vers les quatre points cardinaux à partir de Cuzco, qui était considéré comme le nombril du monde. Machu Picchu était une espèce de pyramide, l’endroit où reposait la momie de Pachacútec et où résidaient les panakas, les membres de la famille royale, essentiellement des femmes, dont la mission était de veiller à ce que le souvenir de l’Inca reste vivant.

Les corps des Incas, au lieu d’être enterrés, étaient conservés dans des grottes ou dans des endroits particuliers ; chaque année, on les sortait pour les porter en procession, comme les effigies des saints dans la religion catholique. La seule politique des conquistadors en ce qui concerne les temples des idoles incas a été leur destruction et la reconstruction systématique d’une église catholique sur leurs ruines. Par exemple, si vous entrez dans la cathédrale de Cuzco, vous foulerez en même temps le sol de la huaca la plus vénérée [mot du Pérou préhispanique désignant tout lieu empreint de force surnaturelle et auquel il fallait rendre un culte ; par extension, il désigne la tombe et les objets s’y rapportant]. Si Machu Picchu avait été découvert par les Espagnols de l’époque et non pas par Bingham, il ne fait aucun doute qu’aujourd’hui nous en visiterions les ruines pour y entendre la messe.

Vous pouvez aussi aller vous perdre plus loin que les empreintes boueuses d’Hiram Bingham. Qui sait... Déprimé par le ciel, gris comme le ventre d’un âne de Lima, la première chose avec laquelle vous vous réconcilierez à Qosqo [le nombril du monde, en quechua] sera peut-être la pluie (si vous y allez entre novembre et mars). Il vous faudra aussi renouer avec une deuxième chose : la patience. Pour les habitants de Cuzco, le temps est une superstition. "Fais semblant de ne rien voir, tout comme tu es patient et tolérant avec les défauts de ceux que tu aimes", conseille l’écrivain Luis Nieto, un enfant du pays.

Cuzco est une ville qui réconcilie en son sein l’irréconciliable, une espèce de village cosmopolite aux murs incas et aux grandes maisons espagnoles, un endroit où les étrangers qui s’en vont vivre avec les paysans à l’intérieur des terres sont chaque jour plus nombreux, ainsi que les docteurs d’université du monde entier qui veulent s’y installer pour y vivre, bien qu’il n’y ait pas une seule librairie consacrée à Borges [l’écrivain argentin] et bien qu’il n’y ait pas un seul cinéma dans la ville qui ne soit envahi par les puces et par des personnages extravagants qui semblent tout droit sortis du grand écran. Moins d’un quart de la population du département de Cuzco dispose de services d’hygiène, et 90 % des habitants survivent entre le manque d’emploi et le sous-emploi. Ce sont ces paradoxes que vous rencontrerez à chaque pas dans la capitale archéologique de l’Amérique, jusque dans le bulletin météo : dans une même journée, vous pouvez passer du soleil le plus torride à une température de -10 °C pendant la nuit.

[L’Empire de Cuzco avait la silhouette d’un gros lézard étiré, allant de la frontière actuelle entre l’Equateur et la Colombie aux limites de la Patagonie, entre le Chili et l’Argentine (la même taille que l’Empire romain). De nos jours, le département de Cuzco n’occupe que 5 % du territoire du Pérou. Si vous arrivez à Cuzco par avion, vous verrez en haut de ses mâts des drapeaux aux couleurs de l’arc-en-ciel. Cela ne veut pas dire que la ville est la capitale gay des Andes ou qu’elle voue un culte à saint Sébastien. Il s’agit seulement d’une étrange coïncidence [ou plutôt d’une symbolique indienne]. A peine aurez-vous atterri à l’aéroport que l’on vous servira une infusion de feuilles de coca. Oubliez la légende noire autour de la feuille verte et consommez l’infusion de coca sans modération. On ne vous fera aucun contrôle antidopage, à la différence de ce footballeur bolivien menacé d’expulsion lors de la Coupe du monde aux Etats-Unis pour avoir bu une tasse d’infusion avant un match. Si les chimistes de la FIFA ignorent tout de la culture quechua, les scientifiques du monde entier connaissent les vertus médicinales de la coca. Ils savent que c’est un parfait antifatigue et un aliment pour le système nerveux, et qu’il ne faut pas confondre stimulation et excitation.

A Cuzco, vous ne trouverez personne pour vous tirer les tarots, mais vous n’aurez aucune difficulté à vous faire lire l’avenir dans les feuilles de coca. Ici, c’est une tradition millénaire plutôt qu’un sous-emploi attrape-nigauds auquel on a recours parce qu’il n’y a pas de travail : les rites anciens qui entourent cette plante se fondent non seulement sur ses qualités médicinales et alimentaires reconnues, mais sur la croyance que la coca est source de sagesse. C’est pour cette raison, et non pas à cause du négoce moderne que représente le narcotrafic, que la région compte aujourd’hui le plus grand nombre de producteurs légaux de coca des Andes. Le "maté de coca" n’est rien d’autre qu’une infusion maison de cette feuille sacrée, que les étrangers boivent pour empêcher le mal de l’altitude de les prendre à la gorge. Située à 3 399 mètres, Cuzco est l’une des villes les plus hautes du monde. Même Machu Picchu se trouve 1 000 mètres plus bas.

Si le passé vous intéresse, lisez pour commencer Historia del Tahuantinsuyo [Histoire du Tahuantinsuyo], de Maria Rostworowski. Vous pourrez alors entreprendre un voyage littéraire vers ces sommets que le philosophe Fernando Savater a atteints en hélicoptère, ces cimes en haut desquelles le poète Pablo Neruda a grimpé dans un train zigzagant qui semble reculer sans cesse (dans le temps comme dans l’espace) : "Monte naître avec moi, mon frère./Donne-moi la main depuis la zone profonde de ta douleur disséminée./Tu ne reviendras pas du fond des roches./Tu ne reviendras pas du temps souterrain./Ta voix durcie ne reviendra pas./Tes yeux percés ne reviendront pas." Oui. Machu Picchu possède cette beauté dure, une beauté qui égratigne lorsqu’on la caresse, un silence minéral qui oblige même les athées à regarder ses énormes pierres avec vénération.

Les Incas qui ont construit Cuzco lui ont donné la forme d’un puma dont la tête était Sacsayhuamán, la forteresse militaire qui défendait la ville impériale. Ses pierres taillées cyclopéennes, dont certaines font plus de 9 mètres de haut, sont assemblées avec une précision de puzzle de pierre : on ne pourrait pas faire passer la pointe d’une aiguille par leurs jointures. Elles ont inspiré les théories les plus stratosphériques quant à la construction du site, des théories où le travail des ingénieurs incas qui ont configuré le système de terrasses a été sous-estimé. Il ne serait pas exagéré de dire que Cuzco est un lieu où le plus incroyable est toujours sous terre. Dans la clandestinité ou dans le mystère. Certains affirment que Machu Picchu était un poste militaire utilisé par les Incas pour conquérir l’Amazonie et qu’une partie de ses constructions sont encore enfouies sous la végétation de la jungle. C’est à travers cette jungle, entre Cuzco et la rivière Madre de Dios, qu’a dû s’enfuir Túpac Amaru I, le dernier Inca rebelle, avec tous ses trésors, pour échapper à l’armée envoyée par le vice-roi espagnol Toledo, obsédé par l’idée d’en finir avec l’audace de son adversaire. Túpac Amaru fut exécuté, mais ses trésors ne furent jamais retrouvés. Il devint ainsi le protagoniste de l’une des versions de la légende de El Dorado, une cité regorgeant d’or connue également sous le nom de El Paititi, qui a alimenté l’imagination des scientifiques et l’avidité des chasseurs d’or au fil des siècles. Mais l’avidité fit en sorte qu’il n’y eut jamais un seul et unique eldorado : lorsque les conquistadors envahirent Cuzco, le Koricancha (l’enceinte d’or, en quechua), le plus important des temples dédiés au culte du Soleil, en était également un. A l’heure actuelle, ce temple préhispanique n’est autre que le couvent de Santo Domingo, situé à une rue de la place d’Armes de Cuzco. Les conquistadors, comme il était de mise avec tous les lieux d’adoration païenne, l’avaient démoli au nom du roi et de Jésus-Christ.

Mais les sacrilèges n’appartiennent pas seulement au passé. Dans l’histoire clandestine de Cuzco, les affaires des trafiquants d’objets archéologiques et religieux sont presque aussi rentables que celles des narcotrafiquants. Les plus petits vous proposeront dans la rue des pièces qui ont été déterrées et volées par-ci, par-là, et le fait que les principaux collectionneurs se cachent sous une vénérable soutane est un secret de polichinelle. Les plus gros trafiquants sont les Etats eux-mêmes qui, disposant d’un patrimoine ancien d’une telle valeur, l’ont utilisé comme monnaie courante pour rembourser la dette extérieure. Pour l’instant, Machu Picchu est toujours là, au même endroit. Qui sait jusqu’à quand ? Un scandale national a été déclenché par la chute du bras d’une grue d’une sorte de tonneau depuis lequel un homme était en train de filmer le site pour une publicité de bière sur l’Intihuatana, une pierre sculptée servant de calendrier solaire, brisant l’une de ses pointes et détruisant ainsi le dernier "poteau d’ancrage du Soleil". Oui, Machu Picchu est un commerce. Le succès que connaît la cité auprès des voyageurs peut la détruire à crédit ou l’ensevelir sous une colline de détritus touristiques, comme on le voit à Aguascalientes, le village qui ouvre la porte de Machu Picchu et qui présente parfois l’aspect inattendu d’un dépotoir.

Néanmoins, tout n’est pas que sentiment pierreux à Cuzco, un lieu qui ramène toujours au passé et à la nostalgie de la culture inca, et à un inévitable sentiment d’immobilité. CUZCO SERA TOUJOURS CE QU’ELLE A ÉTÉ. On s’en rend compte dès qu’on laisse l’aéroport derrière soi, en voyant les constructions modernes : un monument à la gloire de Pachacútec et un obélisque à celle du condor, l’oiseau le plus lourd du monde. Aucun passé n’est aussi présent. Mais il y a quelque chose de plus aventureux et fugace sur cette terre : c’est de faire une promenade sur la place d’Armes de la cité et découvrir sur son pont rénové des individus qui s’exhibent tels des clones de Pachacútec et harcèlent les gringas, les Scandinaves et les compatriotes de Penélope Cruz pour les convaincre d’aller danser un huayno rock au Kamikaze ou au Ukukos (bars incontournables parmi des douzaines). Ils leur déclament le sens cosmique de la vie (Castaneda, ovnis, kharma et dharma) et les traitent avec l’hospitalité que mérite la possibilité d’un visa pour les Etats-Unis ou pour l’espace Schengen [l’Union européenne]. Toute une expérience anthropologique. Eux, ce sont les bricheros (de l’anglais bridge, pont), des personnages folkloriques immortalisés dans le sympathique recueil de nouvelles Cazador de gringas [Chasseur de gringas], oeuvre maximale de l’écrivain et, bien sûr ex-brichero Mario Guevara, que les agents littéraires pourront découvrir dans l’ambiance bohème du café Extra, à cinquante mètres de la place d’Armes. Pablo Neruda et compagnie sont allés dans ce café. L’Extra est le nombril intellectuel et artistique de Cuzco.

Même si ce Cuzco de fin de siècle ressemble un peu moins chaque jour à Machu Picchu, il est encore fort loin et à l’abri de la culture McDonald’s. Après avoir visité les merveilles archéologiques et naturelles du département, il y a encore les nuits en ville. A Cuzco, c’est toujours samedi soir, avec au programme bringue, drague et ébriété multiculturelle. Et lorsque la faim se réveille, on vous offrira dans les rues étroites et escarpées des menus polyglottes en hébreu, français, hindi, italien, japonais, mexicain, pakistanais et espagnol : un commerce des plus exquis pour les étrangers qui sont tombés amoureux de la ville et ont décidé d’y rester. Mais, si ce que vous voulez, c’est manger en quechua et en compagnie des gens de Cuzco, remontez lentement la rue Tullumayo et cherchez La Chomba, un restaurant sans toques ni enseigne, mais des plus authentiques et populaires pour ceux qui préfèrent faire la connaissance d’une ville à travers ses marchés.

Enfin, Cuzco ne se résumera pas à vous faire prendre en photo à côté de la Pierre aux douze angles, dans la rue Hatunrumiyoc, en allant vers le quartier artisanal de San Blas. Ni à aller faire des achats dans le marché dominical de Pisac, où la pratique du troc survit encore. Ni à vous extasier devant le plus beau lever de soleil du monde à Tres Cruces, Paucartambo, ou devant l’arc-en-ciel de Chincheros, ou devant les photogéniques salines de Maras. Ni même à la possibilité de toucher la porte de la fameuse église d’Andahuaylillas, la chapelle Sixtine de l’Amérique, ni à grimper jusqu’à la spectaculaire fête de Qoylluritti, dans la vallée de l’Ausangate au sommet couvert de neige. Vous ne vous contenterez pas non plus de visiter les ruines de Machu Picchu en décidant d’ignorer l’autre partie de ce sanctuaire : un paradis ornithologique de 30 000 hectares pour amoureux des oiseaux. Que sera Cuzco pour vous ? Pour le découvrir, il vous suffira de vous perdre, comme Hiram Bingham, et de suivre votre propre instinct.

[Source : El País – avril 2002]


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