Rencontre

10 mai 2001, midi. Sales, épuisés, nous nous arrêtons sur la moraine. Assis sur nos sacs, sous la pluie glaciale, nous écoutons, hébétés, murmurer le réchaud.
Bientôt, nous avalons quelques gorgées de thé tiède et fade et poursuivons notre descente vers la vallée. Des prairies marécageuses, quelques lamas, des murets de pierre pour délimiter les zones de pâtures, une bergerie.
Enfin, une bergerie ! Des chiens menaçants nous accueillent en prenant soin de rester hors de portée de nos bâtons. Derrière le mur, deux enfants nous observent à la dérobée, puis le berger sort, disperse ses chiens à grands coups de cailloux, et la discussion s’engage.
Discussion bien limitée puisqu’il ne parle que Quechua mais il comprend vite que nous avons faim. Pendant qu’il attise le feu avec quelques bouses de lamas séchées, nous prenons place sur son lit. Etienne et moi nous regardons dans cette pièce enfumée, fatigués et heureux, mais sans savoir que dire.
Quel contraste entre les alpinistes que nous sommes et cet homme simple, qui vit là, en dehors du monde, au fin fond de cette Cordillère de Vilcanota, à 4200 m d’altitude. Vie rude de berger des Andes.
Que doit-il penser de nous ? Nous, ces étrangers aux préoccupations bien futiles qui consistent à grimper sur les montagnes, puis à en redescendre en bien piteux état parfois, comme nous aujourd’hui ! J’éprouve presque un peu de honte. Quel luxe d’avoir le choix de nos actes mais quel choix nous avons fait ! Notre berger nous lance quelques sourires moqueurs, il a bien raison… L’eau bout déjà depuis un moment, les pommes de terre sont cuites. Ce seront les meilleures de ma vie.
Il éclate de rire devant nos bruyants soupirs de contentement… En même temps que nos estomacs se remplissent, nous glissons progressivement dans un état semi-léthargique et de profonde béatitude.
Sans vraiment parler, un lien se tisse avec notre berger qui nous ramène lentement à la vie. Il s’appelle Miguel.
Il s’étonne de nos grosses chaussures, nous regardons ses pieds nus dans ses sandales taillées dans un pneu ; il vient inspecter notre tente que nous montons à côté de sa bergerie, nous observons l’extrême dénuement de la pièce où il vit ; il nous demande à quoi servent nos piolets, nous tenons le licou des mules pendant qu’il les harnache.
Nous passerons l’après midi avec lui et toute la journée du lendemain au cours de laquelle il nous ramène avec ses chevaux et ses mules jusqu’à notre village de départ, Pachata. Longue marche autour de l’Ausangate, le sommet que nous venons de gravir.

Six jours plus tôt, c’est de ce village que nous sommes partis. Arrivés de nuit en voiture avec l’instituteur du village, Etienne et moi nous sommes réveillés au beau milieu du terrain de foot, à l’heure où la sonnerie de l’école retentit. Le village est bien situé, à quelques heures de la face Nord de l’Ausangate que nous projetions de gravir.
Une inspection aux jumelles de la face trop enneigée, et nous optons pour la longue arête Nord-Est qui, à ma connaissance, est vierge.
Le temps de rassembler le matériel, de choisir les vivres à emporter, d’accepter l’offre de Rosas, un muletier venu proposer ses services, et nous sommes en chemin.
A la sortie du village, nous assistons à un spectacle cocasse où lamas et alpagas, peu disposés, sont contraints à un bain forcé par les habitants du village. Tout le monde est là, femmes, hommes et enfants, et les bêtes, telles des serpillières mal essorées, repartent la queue basse.
Nous installons notre camp près des eaux turquoise d’un lac à 4500 m. Un orage dissimule l’arête et le sommet mais je suis optimiste et rassure Etienne : « Si tout va bien, nous installerons notre bivouac au sommet demain soir ».
C’était sans compter avec les fragiles formations de neige qui parsèment les arêtes et les faces de ces montagnes tropicales, les rendant si gracieuses, mais si imprenables. Un couloir nous permît de rejoindre aisément cette belle arête mais ensuite, une succession de corniches, de neige plaquée et de gendarmes rendît notre progression très difficile.
Même les portions qui semblaient faciles du bas nous ont donné du fil à retordre. Rapidement, toute retraite devenait aléatoire et nous avons décidé de poursuivre jusqu’au sommet. J’ai un souvenir ému de notre second bivouac. Alors que nous errions sur cette arête particulièrement effilée au soir du second jour d’ascension, en désespoir de cause, je décidai de traverser pour rejoindre un mini-sérac accroché à la face Est. Miracle, quelques stalactites barraient le passage d’une petite caverne destinée à accueillir notre petite tente pour la nuit… Souvenirs irréels des étoiles qui scintillaient derrière ce rideau de glace ! Sans le savoir, nous avons installé notre 3ème bivouac 20 m sous le sommet dans un brouillard épais qui ne nous a pas quittés le lendemain. A ce moment de l’ascension, je crois que j’ai vraiment douté. Je me souviens avoir franchi le sommet à tâtons, courbé en deux, mes piolets devant afin de sonder le terrain, dans cet univers uniformément laiteux.
C’est seulement en amorçant la descente que nous avons compris que nous venions de franchir le sommet ! La descente justement, nous ne la connaissions pas, juste un vague topo nous indiquant de suivre l’arête Sud jusqu’à un col à 6000 m. Cette arête Sud que nous n’avons même pas vue, puisque nous nous dirigions plein Ouest ! L’espace d’une minute, le brouillard se déchire et la vue s’éclaircit. Nous tentons de courir dans cette neige profonde pour rejoindre un point haut qui nous permettrait de voir l’itinéraire. A bout de souffle, je devine un vague col juste avant que le brouillard ne nous enveloppe pour de bon ! Etienne a juste le temps de pointer son bras en direction de ce fameux col, je prends l’azimut de son bras, sauvés !
Aussitôt arrivés au village, Miguel repart à cheval vers sa bergerie tandis que nous nous prélasserons des heures durant dans les sources d’eau chaude, face à l’Ausangate qui sort progressivement des nuages pour nous saluer dans le coucher du soleil.
Rencontre éphémère avec ce berger. Mais rencontre à jamais marquée dans ma mémoire, comme le jour où, lors de la descente, on se dit que la montagne a été indulgente. Les sourires moqueurs de Miguel m’ont-ils rappelé qu’il faut rester humble face à la montagne ?

TEXTE DE PATRICK WAGNON


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